Même moi je n’y crois pas

Elle dit qu’elle est d’accord et que d’accord elle va faire ce qu’on lui demande. Elle sait que c’est une erreur, ses tripes le lui crient tellement fort qu’elle se demande comment les gens ne se retournent pas dans la rue. Elle hurle intérieurement, et ce qui sort de sa bouche n’est que faible protestation au regard de ce qui l’agite, en vrai.

Et puis un jour, elle décide que ça n’est même pas la peine de protester et que ce n’est pas pour autant que sa vie sera changée.

Elle allume la bouilloire, envoie un mail à son plus vieil ami, téléphone à une copine.

Ruses parfaitement efficaces au demeurant.

 

Rappelle-toi (chanteuse asthmatique)

Rappelle-toi, il y a eu un temps où tu suivais la Bundesliga juste pour te moquer de l’Arminia dans les mails que tu m’envoyais.

Rappelle-toi, fut un temps tu me recommandais un détour par le lieu où l’on t’avait enterré.

Rappelle-toi, quand c’était toi qui choisissais le film, on allait voir des comédies romantiques. Quand c’était moi, ça volait pas plus haut. Mais c’était moins dégoulinant. C’était du temps où l’on disait dégoulinant et pas sirupeux.

Rappelle-toi, tu piquais dans mon assiette.

Rappelle-toi de la façon que tu avais d’être rassurant sans que cela semble te coûter.

Rappelle-toi comme je me rappelle, et toi aussi, souris.

Wohlan denn Herz, nimm Abschied und gesunde !

[Et faisons une dernière chose ensemble, envoyons promener les Paroles de Prévert, car nous n’avons pas connu la guerre et nous ne la ferons pas.]

dans l’air du temps

(j’adore ce parfum, qui a longtemps été celui de ma maman, d’ailleurs).

Dans l’air du temps et du coup, devenus tellement usés que je n’ose plus les employer :

-pragmatique

-parcours atypique

et depuis peu

-opérationnel (qui tend à remplacer « pragmatique »)

-guimauve (et je plaide coupable)

Je me demande quels mots feront 2012…

les sous doués passent le bac

ou un truc comme ça. Partagée sur cet article du figaro, sur les gens doués qui auraient le blues. Partagée parce que j’en connais un, et plutôt bien.

Un surdoué, c’est quelqu’un qui a besoin de s’exprimer au quotidien dans une langue qui n’est pas la sienne pour être compréhensible. C’est quelqu’un qui qui s’emmerde au boulot en planifiant des campagnes marketing multilingues et multisupports avec un délai inimaginable. C’est quelqu’un qui apprend à jouer du piano en 2 mois et transpose à l’orgue, parce que c’est facile. Quelqu’un qui mène une carrière d’étoile filante tout en travaillant sur son 3e doctorat.

Un hypersensible, c’est quelqu’un qui, sur le trottoir, va discrètement s’éloigner pour éviter un cigare. Quelqu’un qui ne va pas supporter le bruit d’une conversation dans un couloir sans mettre un casque antibruit, et qui a du mal à se concentrer sur une conversation quand il y a de la musique. Quelqu’un qui va sentir chaque seconde que vous mettez avant de lui serrer la main. Qui ne va pas vous faire la bise ou très rarement, tellement ça lui semble intime. Qui va déceler la pincée de cannelle dans la fondue au chocolat (ou l’anis étoilé du fin fond du pain d’épices). Voir la nuance de bleu qui semble identique à tout le monde. Avoir les larmes aux yeux à la vue d’un pigeon mort. Détecter le moindre silence. S’en inquiéter. L’hypersensible est inquiet, pour tout.

Les deux sont une malédiction, à mon sens. Mais quand on cumule…

J’en connais un et plutôt bien. Et je vous dirais quand son 5e bouquin sera traduit, parce qu’il parle de ça. (et aussi parce qu’il y a de fortes chances que j’assure le lectorat de la traduction, aussi.)

life is no serious business

revenir chez soi, c’est retrouver ses fantômes quotidiens et familiers. C’est reprendre son souffle, avoir envie de lancer de beaux projets pour rendre un peu de tout ce qu’on a à nouveau conscience de recevoir.

Quand on reçoit autant d’amour et d’attentions, quand on a tant de bras où se réfugier en cas de besoin, c’est se dire qu’il faut arrêter d’attendre. J’ai à nouveau envie d’écrire pour quelqu’un d’autre que moi, de nouveau envie d’apprendre, de nouveau la force de regarder toutes les conneries que j’ai faites ces derniers mois pour m’en éloigner.

et je me demande combien de jours ça va me prendre pour que mes habitudes de clavier azerty reviennent. Celles du clavier qwertz n’ont mis que 10 minutes à revenir.

better to be hated for what you are than to be loved for what you’re not

Tourner autour du client mail pendant 3 jours sans réussir à écrire les mots qu’il faudrait. Réfléchir à chaque tournure de phrase, à l’objectif derrière. Appuyer sur envoyer.

Attendre. Attendre. Partir du principe que si moi je mets 3 jours à l’écrire, on pourrait mettre des semaines à répondre. On pourrait aussi… ne pas répondre.

C’est une question que je me pose depuis des années, savoir quand commence une histoire, savoir jusqu’où on pourrait aller, jusqu’où on ira. Dans ma langue, on se demande si on est Bekannte, Freunde, ou quoi que ce soit d’autre. Si le prochain déséquilibre qu’on créera nous rapprochera ou nous éloignera, prendre des risques mesurés, ou pas de risques du tout.

Dire Next ou tenter, malgré tout. Tenter et vivre un truc chouette, être sur la ligne de crête pendant quelques jours/mois/années. Et puis en redescendre, chacun de son côté. Pour se retrouver sur le quai d’une gare, à un carrefour des années après et constater que

Nos histoires d’amour sont les mêmes
Comme si nous avions pratiqué
Dans des piscines parallèles
La natation synchronisée
Nous avons cru faire une transat
En solitaire mais à la place
Nous ne dessinons sur l’asphalte
Qu’un ballet d’Holiday on ice

ou bien ne pas nous retrouver, du tout. Parce que pas l’énergie, parce que pas envie ou parce que… truc encore plus beau.

La vie est trop courte pour retirer le périphérique usb en toute sécurité.

[avec une spéciale dédicace à celui qui a perdu un Diplomarbeit comme ça, et qui y a trouvé seine beste Freundin].

ils dorment

enfin, maintenant ils sont réveillés. Après de multiples péripéties non mais quelle idée de traverser la Ruhr en voiture un vendredi soir veille de long week end! et des sms multiples, ils sont réveillés et je les attends.

Je les attends en pensant à la dernière fois qu’on s’est vu (et mes papilles salivent encore du kir royal, du poulet selon Oli et des currywürste), mais aussi à la première fois. Et c’est plutôt clair, un truc du genre l’amitié à la première seconde.

On faisait partie du groupe de théâtre français à l’université. Un truc improbable, un projet franco-germano-britannique, des acteurs des trois nationalités jouant du beckett en anglais et en français. On a lutté pendant des mois, parce que je suis incapable de retenir un texte par coeur, et parce que quand je paraphrase, spas évident pour les locuteurs non natifs! Mais aussi parce que les metteurs en scène n’arrivaient pas à se mettre d’accord, parce qu’on voulait mettre des costumes de padawan et qu’ils nous préféraient en moine, etc.

Et puis un soir, la demoiselle m’a dit « mon copain vient me chercher en voiture, on part à Detmold, on te dépose? » C’était mon premier semestre, je balbutiais à peine, et mon accent faisait tellement mal aux oreilles qu’il était détecté dès que je prenais l’ascenseur et demandais à ce qu’on appuie sur le 3e étage (S3-242, c’était le repaire de Frank, à l’époque… maintenant il n’y a plus que Micha, ou plûtot Privat-Dozent und Nachrichtensprecher Zoz, là bas). Mais quand même, rentrer en voiture ça m’évitait le bus (21 ou 22, le 25 aussi mais ça faisait un détour énooorme) puis le tram, alors j’ai dit ok.

Et c’est comme ça que j’ai rencontré Nico. Et c’est comme ça que j’ai appris à parler l’allemand, parce que c’était ça ou ne pas réussir à communiquer avec ce colosse aux yeux doux.

aussi pour parler avec celle que j’avais baptisé madame Oli bien avant qu’ils ne se marient. Je crois bien que c’est la première fois qu’elle vient à Paris…

Je vous laisse, j’ai mon passé qui revient, et on va écrire un nouveau chapitre.

démon de messagerie

tu as reçu le message, tu l’as imprimé, pour le lire à un autre moment. Parce que Fredo envoie toujours ses messages à des heures improbables. C’était après la sieste. Et pourtant elle sait bien que..

Tu ne fais pas la sieste. Tu réfléchis. Seules une dizaine de personnes au monde comprennent ce à quoi tu réfléchis. Moi, je me demande quand est-ce que tu l’auras, cette Fields. Sans doute jamais. C’est pas grave, ce qui compte c’est ce petit groupe d’étudiants que tu as toujours autour de toi. Cette troupe que tu as formée autour de tes théories.

Tu as imprimé ce message, donc. tu l’as lu une première fois et constaté qu’encore une fois le niveau baisse, et que les fautes d’orthographe sont plus nombreuses. Et puis tu t’es rappelé qu’exiger d’elle qu’elle écrive comme un locuteur natif n’était que la conséquence de l’illusion. Tu te souviens d’elle haute comme trois pommes et ne parlant même pas français, puis tu as revu ces nuits de la St Sylvestre où l’on était tous réunis.

tu as encore relu. Te concentrant sur le fond, cette fois. Et tu as pris la juste mesure des bouleversements que nous traversons. Tu t’en es voulu de ne pas avoir appelé ta meilleure amie. tu t’es dit que tu devrais appeler plus souvent. Tu t’es remis à travailler.

Ce soir, tu as pris ton vélo jusqu’à la gare, tu l’as mis dans le train et puis tu l’as réenfourché pour monter vers les hauteurs. Cette côte est sans pitié mais pour rien au monde tu ne renoncerais à ton bureau de la fac. Même si celui de la maison est plus grand, plus lumineux, et bénéficie de la plus belle vue. Bien sûr le noyer fait de la mauvaise ombre et à la saison des noix, cela salit les coursives. Petit prix à payer pour être dans une maison telle que celle ci, où deux petits angelots blonds traversent sans arrêt l’absence de haies.

Tu es rentré et tu as dit à Ursel que vous aviez reçu un mail. Elle t’a demandé si tout va bien et tu as répondu oui. tu as résumé en 6 phrases un mail qui n’en contient pas beaucoup plus. de toute façon elle a compris.

ce soir tu n’es pas encore endormi, tu penses juste aux chemins bizarres que peut prendre l’amitié. une mère, une fille. et toi qui reste comme une figure de mon enfance, de mon adolescence et maintenant de mes 30 ans, figure bienveillante et presque immuable.

ton français baisse et mon allemand aussi, j’ai peur du moment où seuls nos yeux et nos bras pourront se dire tout ce qu’on a à se dire et qui se glisse dans nos messages. peur du moment où je t’écrirai en français et où tu répondras en allemand, parce que cela signifiera que tu vas aussi m’accompagner sur le chemin qui redescend.

Une année étrangère, Brigitte Giraud, édition Stock.

J’ai parcouru tous ces kilomètres pour me perdre, sans doute, mais peut-être aussi pour me trouver, pour me débarrasser de la fille que je suis devenue, sauvage et transparente, vulnérable et imprévisible, une fille toute en contradiction, quelqu’un qui s’effiloche, incapable de désirer et de choisir. Je voudrais en finir avec celle qui est allée jusqu’à renoncer à sa langue pour que la métamorphose ait lieu, celle qui a dû se débarrasser de son passé, réinventant la profession de ses parents, mentant sur la ville d’où elle vient, ne mentionnant jamais ses frères, ni le vivant ni le mort. Je voudrais, à présent que je rêve toutes les nuits en allemand, à présent que la greffe a pris, que je suis devenue un personnage hybride, à présent que je me suis immergée dans une culture étrangère, pour ne pas dire noyée, je voudrais être capable de retrouver le français, la langue que je parle au téléphone avec ma mère, celle dans laquelle écrit Simon, celle qui me liait à Léo. Je voudrais enfin être capable de secouer mes mauvais rêves, de me défaire des mots allemands qui agissent comme des cataplasmes, curieuses bandelettes qui prouvent à quel point je ne suis plus qu’une momie. Il est temps que je retrouve la fille que je suis, non pas celle d’avant, avec toutes ses attentes, mais une fille qui n’a pas peur de ce qu’elle ressent, une fille qui cesserait de fuir et qui supporterait le regard des autres. Une grande soeur qui oserait enfin pleurer.