au détour d’un mail

on se prête des livres, et au détour d’un mail on se conseille le suivant. On s’offre des poches et visite les bibliothèques.
On essaye de réduire le stock de livres dans son appartement, on s’échange, on abandonne, on revend, toutes les stratégies sont autorisées pour éviter l’envahissement, ou du moins le réduire.
Moi j’utilisais mon étagère chez mes parents comme base de repli. Ils étaient là, les comte de Monte Christo, Le grand Meaulnes, La lutte avec l’Ange, Totem et tabou, Les contemplations, le parti pris des choses, les yeux d’Elsa, le guide romain, le Grevisse, la Horde du Contrevent, je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part et autres lignes de faille. Et puis l’étagère s’est effondrée. « Sous le poids du savoir », ont affirmés certains. Une chose est sure, même si une nouvelle étagère est déjà commandée, l’homme de l’art a déjà affirmé qu’elle ne soutiendra plus autant d’ouvrages que la précédente. Que vais-je faire de mes livres?
Les laisser envahir mon appartement parisien? Les reposer délicatement ni vu ni connu je t’embrouille (mais je me demande si on peut embrouiller un mur?), en faire cadeau (mais ca voudrait dire ne plus pouvoir les retrouver quand j’aurais besoin de les relire?). Les livres de cuisine sont déjà ramenés à Paris, ainsi que les prochains livres à lire (vingt quatre heures de la vie d’une femme, la mécanique du coeur, une année étrangère).
Me voila fort perplexe, et des piles fort disgracieuses encombrent ma chambre de banlieue.

Chacun porte son poids de temps dans la discrétion, rien n’est renié ni effacé, mais ils savent qu’il est vain de vouloir tout raconter, que l’on ne peut pas partager avec un autre, si intime soit-il, ce que l’on a vécu sans lui, hors de lui, que ce soit un amour ou une haine.

Sylvie Germain, Magnus.

l’histoire d’ici

Cette mystérieuse circonstance qui fait que les choses de notre passé continuent d’exister y compris lorsqu’elles sortent de notre vie, et s’épanouissent, même, en donnant chaque saison de nouveaux fruits pour une récolte dont nous ne saurons rien. La persistance illogique de la vie.

Alessandro Baricco, cette histoire là.

bivouac sur la lune, Norman Mailer, Robert Laffont

Martelée, éventrée, dépecée, pelée, un pays de déserts en forme de cercle de quatre-vingts à cent trente kilomètres de diamètre, un pays d’anneaux montagneux plus hauts que certains sommets de l’Himalaya, un pays de méandres et de cratères au sein de cratères situés au coeur d’autres cratères qui vivaient sur le bord montagneux de tous les grands cratères, des cratères grands comme le creux de la main et des cratères d’un kilomètre et demi de profondeur, et des cratères si vastes que le Grand Canyon aurait pu y prendre place comme un cratère à l’intérieur du cratère. Il n’y en a qu’un qu’on appelle le cratère Newton et il a cent trente-cinq kilomètres de large et près de neuf mille mètres de profondeur: les bords s’élèvent à près de quatre mille mètres au dessus des montagnes qui l’entourent, et il y a des chaînes de montagnes si hautes et si vastes qu’on les appelle les Alpes et les Apennins ou le Caucase ou les Karpates il y avait aussi des vallées, des cercles aplatis, des cratères fantômes sur la plaine dont on ne distinguait l’existence que par un anneau de couleur plus claire comme si la Lune, puisqu’elle disposait déjà de toutes les autres formes de trépas, était aussi une plaque photographique où s’inscrivaient les explosions, les impacts et les holocaustes venant d’ailleurs. On allait voir des creux dans le sol lunaire, des poches, des fêlures, des rides sur les plaines, des dômes et des cuvettes et des cônes creux, des boutons et des dartres, des terrasses et des cataractes de roches, des rochers éparpillés sur des dizaines de kilomètres, des plateaux et des corniches, des trous de toutes sortes, des jaillissements, des brêches, des crevasses et des excroissances, des chaînes de cratères, de longues et mystérieuses entailles, longues comme des routes sans fin allant d’un vaste cratère à un autre, des cratères sombres et des cratères clairs, des cratères clairs comme la phosphorescence d’une mer sans Lune et de longs, de mystérieux, d’inexplicables réseaux de rayons: il n’y avait pas de meilleure façon de décrire ni de comprendre pourquoi des lignes traversaient la surface, des milliers de lignes partant de certains cratères, des lignes droites et des lignes qui ondulaient, des lignes qui s’arrêtaient court et des lignes qui semblaient aller de pic en pic comme un trait de crayon sur le grain d’une planche grossière, des lignes qui continuaient comme une centaine de petites touches séparées et de grosses lignes, épaisses comme un trait de pinceau parcourant les crêtes d’une vieille toile, puis des lignes qui serpentaient au fond des vallées – ces lignes, ces rayons, longs de centaines, parfois de milliers de kilomètres, n’avaient pas de dimensions verticales, ce n’étaient pas des corniches ou des sillons, c’était seulement qu’elles possédaient une propriété particulière du sol lunaire: elles reflétaient la lumière de façon différente, comme si elles étaient composées d’une sorte différente de terre et de poussière lunaires, un résidu ou une poudre de quelque espèce d’esprit ou d’ordre qui avait visité la Lune après la disparition des premières présences qui l’avaient occupées, des hiéroglyphes pour noter l’histoire des relations entre la Lune et la Terre, oui, étudier la Lune suffisait à encourager la pensée curieuse, car la Lune était un phénomène, la Lune était une voix qui ne parlait pas, une histoire dont les annales toutes révélées pourraient encore n’apporter aucune réponse. Chaque propriété nouvelle qu’on découvrait à la Lune venait confondre une hypothèse précédente avancée à ce propos. La Lune était une centrifugeuse du rêve, elle accélérait chaque idée neuve vers l’incandescence. On prend son souffle quand on regarde la Lune.

Vous avez eu du mal à finir l’extrait? Moi aussi. J’ai mis une éternité à lire ce livre, bien que tout me plaise, dedans. Le rythme des phrases, les envolées, mais aussi, ce qui n’est pas visible ici, le mélange d’aspects très techniques (transcriptions des dialogues entre les astronautes et la base), les délires mystiques et les considérations sur l’actualité du moment. Norman Mailer a suivi l’épopée d’Apollo 11 à l’origine pour le compte de Life, mais finalement il en a fait un bouquin.
C’est le premier Norman Mailer que je lis, mais j’ai tellement de mal à le digérer que je vais peut-être attendre pour remettre ça.

Brisingr (Eragon tome 3) Christopher Paolini, ed Bayard jeunesse.

Il fixa le coeur dansant des flammes, se concentra sur la fournaise tourbillonnante afin d’oublier ses soucis et ses responsabilités. Le mouvement constant le plongea dans une sorte de léthargie ; des bribes de pensées, des émotions, des sons et des images sans suite flottaient aux marges de sa conscience comme des flocons de neige dans un clair ciel d’hiver. Parmi eux apparut le visage du soldat qui implorait sa pitié. Eragon le revit pleurer, entendit de nouveau ses suppliques désespérées, sentit sa nuque craquer comme du bois mort.

C’est beau comme du Marc Levy, non? C’est délayé comme l’assassin royal, et pourtant. Pourtant ca se lit sans déplaisir, vite et bien. Et c’est un des rares bouquins où les dragons ne sont pas les grands méchants qui mangent tout le monde. On sent que l’auteur est très jeune (mais de toute façon niveau imagination, je serais incapable de faire mieux, donc je respecte ;-)). Ceci dit la trilogie initiale s’est transformée en tetralogie, et je trouve qu’il y avait moyen de couper dans le vif. Ya des éditeurs, dans la SF anglo-saxonne d’aujourd’hui?

Chroniques de San Francisco, Armistead Maupin, ed. 10/18.

Brian sonna à la porte de Mary Ann trois fois, grommela un « merde » adressé à nul autre que lui-même et furtivement retraversa le couloir vers son propre appartement.
Logique. Une fille comme ça n’allait pas passer ses samedis soir au lit devant la télé. Une fille comme ça mordait la vie à pleines dents. Elle allait boire, danser et mordiller l’oreille d’un jeune cadre parfumé au Brut, un mec pourvu d’une 240 Z, d’un trimaran à Tiburon, et d’un appartement en copopriété à Sea Ranch.
Il ôta sa chemise en jean de chez Perry, et exécuta deux fiévreuses douzaines de pompes sur le sol de la chambre à coucher. A quoi bon bander mentalement pour Mary Ann Singelton?

Bien évidemment j’ai lu ce bouquin dans l’avion, me disant que ca me donnerait une première idée de la ville. Mais en fait non. J’ai du mal à comprendre l’engouement gay autour de ce bouquin. Je veux dire, c’est vite lu et divertissant, mais rien de plus, pour moi. Une galerie de portraits bien sympathique, mais au niveau de l’intrigue, on sent un peu trop que le bouquin a tout d’abord été publié en feuilleton (avec ses rebondissements en fin d’épisodes et ses débuts fracassants). Je vais lire la suite, bien entendu, histoire de donner une seconde chance à l’auteur, mais les echos que j’en ai me font dire que je ne suis pas sûre d’attaquer le troisième tome (de mémoire il y en a au moins 6).

La belle vie, Jay McInerney, Points.

La route semblait devenir de plus en plus étroite, jusqu’à menacer de se dissoudre dans l’ancienne sente de chasse qui en avait dicté le cours sinueux. Envahie par une verdure rampante qui s’insinuait sous elle et la recouvrait en partie, bordée d’un côté par un ruisseau et de l’autre par un mur de pierre effrité qui s’éboulait et se reconstruisait sur le passage de la Range Rover de Luke, elle était entamée à intervalles réguliers par une allée privée -flash lumineux de bardeaux blancs et de carreaux de fenêtre se découpant dans le lourd rideaux de feuillage. Il foncait pour arriver à l’heure à leur rendez-vous; comme toujours, Sasha avait été incapable de quitter l’appartement au moment prévu et ils avaient été pris dans les bouchons précoces de l’heure de points sur la 95; lorsqu’ils avaient emprunté la sortie New Canaan, il ne leur restait plus que vingt minutes, et à présent, ils étaient sur un sentiers de cerfs, suspendus dans une ombre verte, dont, semblait-il, ils n’émergeraient peut-être jamais.

Je crois que c’était le premier roman de Jay McInerney que je lisais. En tout cas, c’est sans doute le dernier, tant ses personnages m’ont énervée. Je les aurais flingué à toutes les pages, sans définir si ce qu’il décrivait avait une once de plausibilité ou de fantaisie. Apparemment l’aversion que j’ai pour eux n’est pas supérieure à celle que j’ai pour l’abandon d’un livre en cours de lecture, mais ca a rarement été aussi proche. Comme du Bret Easton Ellis (et c’est pas du tout un compliment dans ma bouche.) Pouah, comme dirait mon neveu.

Le dernier des Weynfeldt, Martin Suter, Points.

Les hommes qui portaient des chevalières ne se prenaient pas pour n’importe qui. Ils parlaient plus vite que les autres et jouaient de cette arrogance bien éduquée qui tapait tellement sur les nerfs de Lorena. La plupart arboraient des blasons familiaux que leurs pères ou leurs grands-pères, dans le meilleur des cas, avaient chargé des héraldistes de chercher dans leurs archives ou dans leur imagination. Mais ils portaient ces insignes comme s’ils étaient les descendants d’une antique lignée dont le privilège avait toujours été de se déniaiser avec de jeunes filles de basse extraction. Les hommes à chevalières étaient des fils à papa. Généreux quand ils te lèvent, radins quand ils veulent se séparer de toi.
Weynfeldt portait une chevalière. Lorena savait donc dans quoi elle s’engageait.

En théorie, j’aime beaucoup Martin Suter, en règle générale. J’ai d’ailleurs souvent prêté son « un ami parfait ». Là j’ai été décue, parce que non seulement son histoire n’est pas plausible (elles ne le sont jamais) mais en plus elle est cousue de fil blanc. Par contre, les extraits comme celui cité plus haut, qui me font marrer, sauvent le livre. Et il y en a quelques uns. Ca reste pas son meilleur cru, mais ca se laisse lire, surtout que pour une fois, on ne sent pas les lourdeurs de la traduction (traduit de l’allemand, enfin, du suisse allemand).
Pas un bouquin au top, mais une valeur sûre.

La route, Cormac McCarthy, ed. Points.

Il apercevait un vide entre les arbres et il pensait que c’était un fossé ou une tranchée et ils traversèrent les herbes et débouchèrent sur une ancienne piste. Des plaques de bitumes fissurées visibles à travers les tas de cendre. Il poussa le petit pour qu’il se baisse et ils restèrent accroupis au pied du remblai, l’oreille tendue, hors d’haleine. Ils entendaient le moteur diesel là-bas sur la route, alimenté avec Dieu sait quoi. Quand il se redressa pour regarder il ne vit que le haut du camion qui avançait le long de la route. Des types debout sur le plateau, quelques uns avec des fusils. Le camion passa et la fumée noire du diesel monta en volutes entre les arbres. À en juger par le bruit, le moteur était mal en point. Hoquetant et crachant. Puis il lâcha.

Prix Pulitzer pour ce roman de 2007. Une histoire qui prend aux tripes: celle d’un homme et de son fils qui suivent une hypothétique route vers le sud pour fuir l’hiver. C’est un roman d’anticipation: le monde dans lequel ils se déplacent est un monde dévasté, recouvert de cendres et dont le ciel est obscurci. Ils vivent de ce qu’ils trouvent dans les ruines, se cachant des autres survivants.
C’est très bien écrit, très sobre et factuel. Pas de réflexion métaphysique, pas de dénonciation virulente.
Le seul reproche que je ferais à ce livre, du moins dans cette édition, c’est que les épreuves n’ont manifestement pas été relues. Il reste des erreurs typographiques dans toutes les doubles pages. Espace en trop, mauvaises césures, etc.
En même temps ça rend la lecture moins oppressante en distrayant l’attention, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose car certaines scènes sont insoutenables. Âmes encore plus sensibles que la mienne, s’abstenir.